L’article en bref
Le nœud de chaise, aussi appelé nœud de bouline, est un incontournable des activités nautiques, alpines et de survie depuis des siècles.
- Une boucle fixe qui ne glisse pas sous tension, contrairement aux nœuds coulants
- Se défait facilement après une forte traction, même sur cordages mouillés et salés
- Architecture élastique basée sur la géométrie : le dormant distribue la tension vers la grande ganse qui agit comme poulie
- Risque majeur : peut se desserrer sans tension constante, nécessite impérativement un nœud d’arrêt en escalade
- Adaptable à de nombreux contextes : voile, montagne, camping, survie et travaux acrobatiques
Certains nœuds traversent les siècles sans prendre une ride. Le nœud de chaise en fait partie. Présent sur les gréements de la marine à voile bien avant le XIXe siècle, il reste aujourd’hui immanquable dans l’escalade, la spéléologie, le camping ou les travaux acrobatiques. Une longévité qui ne doit rien au hasard.
Qu’est-ce qu’un nœud de chaise et pourquoi mérite-t-il sa réputation ?
Le nœud de chaise, aussi appelé nœud de bouline, forme une boucle fixe qui ne glisse pas sous tension. Contrairement à un nœud coulant, cette boucle reste stable quelle que soit la force exercée sur le cordage. C’est précisément cette caractéristique qui lui a valu le surnom de « roi des nœuds » dans le milieu nautique.
Son histoire est ancienne. Entre 1826 et 1938, les références le désignaient sous le nom de nœud d’agui simple. Le terme « bouline » est apparu plus tard, en référence au cordage servant à étarquer une voile carrée sur les bateaux anciens. Dans le domaine alpin, on l’appelle aussi nœud de guide. Plusieurs noms donc, mais une seule structure.
L’étymologie du mot « chaise » n’est pas anodine. La grande boucle formée permettait litteralement de s’asseoir dedans pour être hissé le long d’un mât. Tant que la corde restait tendue, la boucle ne bougeait pas. Une sécurité passive, sans système mécanique, qui fonctionnait par la seule géométrie du nœud.
Je l’utilise régulièrement sur le terrain, spécialement pour fixer des points d’ancrage provisoires. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est sa capacité à se défaire facilement même après une forte traction, là où d’autres nœuds restent bloqués, parfois définitivement. Sur de gros cordages mouillés et salés, c’est un avantage considérable.
Structure mécanique du nœud
Le dormant distribue la tension vers la grande ganse, qui agit comme une poulie en répartissant la moitié de la traction sur chaque côté. La zone de contrainte se concentre entre la boucle de verrouillage et la petite ganse fermée. Ces deux éléments travaillent ensemble : l’un empêche le courant de glisser, l’autre empêche la petite ganse de basculer en nœud coulant.
Cette architecture élastique nécessite peu de longueur de cordage pour un blocage efficace. Plus la tension augmente, plus le nœud se resserre. Et dès que la tension disparaît, il redevient souple et manipulable.
Deux versions possibles
On peut réaliser le nœud de chaise de deux façons selon la position du brin courant : à l’intérieur ou à l’extérieur de la ganse. La version extérieure porte le nom de Cowboy bowline. Les deux offrent une résistance similaire au glissement en traction axiale. Le choix dépend souvent du domaine d’usage et des habitudes de chaque pratiquant.
Une anecdote qui résume tout
En 1984, Michel Desjoyeaux souhaitait rejoindre l’équipage d’Éric Tabarly sur le Pen Duick VI pour la Solitaire du Figaro. Lors d’un test à Bénodet, il dut frapper une deuxième écoute sur le vaste génois d’une seule main, l’autre agrippée au gréement. Réaliser un nœud de chaise dans ces conditions, c’est ce qui lui valut sa place à bord. Une démonstration parfaite que maîtriser ce nœud peut changer une vie.
Comment faire un nœud de chaise et dans quels contextes l’utiliser ?
Il existe jusqu’à 18 méthodes de réalisation avec variantes, mais deux méthodes classiques dominent l’enseignement. Chacune répond à des contextes différents.
| Méthode | Aussi appelée | Avantages | Limites |
|---|---|---|---|
| Méthode tricotée | Méthode marine, méthode classique | Visuelle, accessible, deux mains, idéale pour gros cordages | Plus lente à exécuter |
| Approche préparée | Méthode alpine, par absorption | Réalisable à une main, commode sur petits cordages | Moins visuelle, risque de confusion |
La méthode tricotée s’accompagne souvent d’une phrase mnémotechnique : Le serpent sort du puits, fait le tour de l’arbre puis rentre dans le puits. Simple, efficace, et gravée en mémoire après quelques répétitions. C’est celle que j’enseigne en priorité aux débutants.
Il existe aussi une méthode par basculement, dite parfois bretonne, réalisable sous tension d’une seule main. Particulièrement utile sur un bateau, l’autre main restant libre pour la barre ou la gaffe. Éric Tabarly lui-même exigeait, lors des examens du Brevet d’État de moniteur de voile, que les candidats réalisent le nœud les yeux fermés, bras levés au-dessus de la tête — simulant un amarrage nocturne sous un quai.
Les domaines d’utilisation
Le nœud de bouline s’adapte à de nombreuses disciplines. Sur un voilier, il sert à frapper une écoute sur une voile, hisser la grand-voile ou confectionner rapidement une amarre. En montagne, il permet de s’encorder sur un baudrier avec l’avantage de rester démontable après une chute, là où un nœud en huit en double peut rester bloqué.
Pour les amateurs de blank »>abri d’urgence avec une bâche tarp, où les points d’ancrage doivent résister tout en restant démontables rapidement.
Limites et précautions essentielles
Le nœud de chaise présente un défaut sérieux : sans tension constante, il peut se desserrer seul. En escalade, cela représente un risque mortel. Selon une étude conduite en 2022 par la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) et l’université d’Aix-Marseille sur 4 000 grimpeurs français, il représente 35 % des nœuds d’encordement. Pourtant, 29 % des utilisateurs estiment qu’un nœud d’arrêt est superflu. C’est une erreur.
Voici les règles minimales à respecter pour sécuriser ce nœud :
- Laisser un dépassement de brin courant d’au moins 20 cm après le nœud.
- Réaliser systématiquement un nœud d’arrêt sur le dormant, au plus près de la boucle.
- Vérifier visuellement que le courant passe bien à l’intérieur de la ganse si l’on utilise une clé Yosemite.
L’anthropologue Franz Boas a observé une variante particulièrement robuste chez les populations inuites de la Terre de Baffin et de la baie d’Hudson. Une preuve supplémentaire que ce nœud, adapté et perfectionné à travers les cultures, mérite toujours qu’on s’y attarde sérieusement.